Quartier Latin: le chant du cygne des identitaires

dsc003093Depuis quelques semaines, d’étranges autocollants ont fleuri sur les murs et lampadaires du Quartier Latin. On peut y lire ici ce slogan: « Affairistes, racailles, bobos: libérons Paris », ou y voir là un guerrier apache qui invite à réagir « pour ne pas finir comme eux ». De couleur bleu blanc rouge, ces autocollants  font référence à un certain « Projet Apache ».

Une simple visite sur leur site Web permet de s’assurer de leurs penchants idéologiques. Les Apaches se réclament d’une extrême-droite radicale. Leur manifeste est explicite: «Nous, enfants de Paris et d’Ile de France, fiers de notre histoire, de notre identité et de nos racines, refusons d’être les derniers mohicans d’une réserve assiégée de toutes parts, soumise au joug de la grande surface, de la perversité, du croissant et de la bannière étoilée».

Au-delà de la référence claire aux Indiens d’Amérique, les Apaches font aussi partie de l’Histoire de Paris. Notamment celle de cette délinquance qu’ils assurent combattre. Le Gang des Apaches était un groupe parisien composé de jeunes membres, qui ne dépassaient souvent pas vingt ans au début du XXème siècle. Ils se déplaçaient en bandes, avec des accoutrements spécifiques qui leur permettaient de se distinguer. Contactés pour plus d’informations, les responsables du projet «Apache» n’ont pas donné suite. Nous avons rencontré un autre groupe, qui tient régulièrement salon au Quartier Latin.

dsc00314

C’est un événement hebdomadaire dont les guides de tourisme ne parlent pas. Tous les jeudis soir, un restaurant de la rue Grégoire de Tours accueille une réunion d’un genre particulier. Les membres du cercle Jacques Bainville, du nom d’un historien qui anima l’Action Française dans les années 1930, se retrouvent pour parler politique. C’est une petite foule composite, mais unie autour de convictions d’un autre âge. Les participants s’y disent royalistes, souverainistes et patriotes. On les croyait disparus, mais ils sont toujours là. Chaque semaine, ils entonnent le chant du cygne de la vieille extrême-droite française. L’Europe, le Proche-Orient: les sujets sont d’actualité, mais les débats sentent un peu le rance. En les écoutant, on comprend vite qu’ils parlent d’hier en causant d’aujourd’hui.

Rares sont les autocollants qui n'ont pas encore été arrachés ou endommagés

Rares sont les autocollants qui n'ont pas encore été arrachés ou endommagés

Les nouveaux venus sont accueillis avec méfiance dans la petite salle qu’ils réservent à leurs débats d’idées. On ne leur adresse la parole qu’avec réticence. Il y a quelques années, ces réunions se déroulaient dans un café plus proche de leur maison-mère, l’Université Paris-II – épicentre historique de l’extrême-droite estudiantine. Mais la rue d’Assas n’est plus ce qu’elle était: l’établissement était trop fréquenté et les séances tournaient souvent au pugilat à cause de clients qui n’étaient pas du tout acquis à la cause identitaire. Le cercle Jacques Bainville a choisi l’exil et a déménagé dans un endroit moins peuplé. Ils s’y sentent plus protégés. Plus isolés aussi.

dsc00319

David est agrégatif en philosophie. Il n’a rien d’un identitaire, mais assiste régulièrement aux réunions. «C’est assez drôle de voir ce qu’est devenue l’extrême-droite, la confusion idéologique dans laquelle elle est tombée. Les participants se sont fabriqués, chacun dans leur coin, un patchwork de références qui vont de Marx à Maurras, en passant même parfois par les Lumières. Du coup, les débats partent dans tous les sens, mais ils ne sont jamais chiants.» Une telle diversité aurait été impensable il y a une dizaine d’années, quand le GUD (Groupe Union Défense, fondé en 1968) règnait encore sur les rues d’Assas et Notre-Dame-des-Champs et que son symbole – un cercle surmonté d’une croix cardinale, la croix celtique – était tagué sur tous les murs.

dsc00312

Il ne faudrait cependant pas croire que l’extrême-droite a totalement déserté les abords du Luxembourg. Le GUD a été dissout, mais s’est reformé à Assas. Il s’appelle désormais le RED (Rassemblement des étudiants de droite) et obtient chaque année des sièges au conseil représentatif de Paris-II. Les identitaires se regroupent dans les amphithéâtres de certains professeurs, comme Olivier Gohin, qui enseigne le droit public et la théorie de l’Etat dans des cours profondément marqués par une rhétorique souverainiste et anti-européenne. Lors des manifestations contre le CPE, en 2005, les militants de l’UNEF avaient appris à leurs dépens que la rue d’Assas n’était pas un territoire facile à prendre: leur blocage de l’université était resté à l’état de tentative. Au bout de dix minutes, une foule en colère était venue les bouter hors du quartier en criant «Dehors les gauchos !» Le royaume de l’extrême-droite parisienne n’est pas encore tombé en quenouilles.

Sur les trottoirs du Boulevard Saint Germain, les Apaches ont fait jouer leurs pochoirs avec application

Sur les trottoirs du Boulevard Saint Germain, les Apaches ont fait jouer leurs pochoirs avec application

Advertisements

1 commentaire

Classé dans Politique, Société

Une réponse à “Quartier Latin: le chant du cygne des identitaires

  1. Youf

    En même temps ils n’ont pas tout à fait tort. On ne peut pas vraiment dire que Paris est une ville où l’humain prend le dessus sur l’argent, où la chaleur des gens compense la météo un peu triste, ou autre chose de ce genre.

    C’est vrai que tout ce qui est beau est devenu musée, qu’on conserve parce que ça rapporte de l’argent (qui provient des millions de touristes, notamment), mais n’est plus directement vécu. Simplement observé derrière une barrière de corde rouge, l’appareil photo à la main. Exactement comme dans un parc d’attractions. On ne vit pas vraiment une aventure, on simule, après avoir acheté un ticket d’entrée et franchi un portillon.

    Les gens vivent à Paris comme s’ils étaient à New York ou à Sydney : même appartement IKEA, même nourriture (Mac Do ou les géants de l’agro-alimentaire vendus chez Franprix), même loisirs (cinéma, musique, jeux-vidéos), même tenue vestimentaire (jeans/baskets). Tout pareil, mais on fait vivre dans son imagination un Paris qui n’existe plus que grâce aux musées et à l’héritage du passé. Tout ce qui est actuel est moche : immeubles en verre, centres commerciaux, panneaux publicitaires, pollution automobile, surpopulation, etc. Même les Champs-Élysées ne sont plus qu’une enfilade de Mac Do, Foot Locker, Sephora, FNAC, Virgin, Monoprix, etc. Exactement la même « vie » qu’ à New York ou Sydney.

    Quant aux parisiens, dont je suis, il faut reconnaître que c’est n’est pas folichon. Les gens sont superficiels, rejettent ce qui est simple et authentique, sont individualistes. Le lundi au bureau, c’est séance démonstration des achats du week-end.

    – T’as vu j’ai acheté un IPhone !
    – L’erreur, fais comme moi, achète un Blackberry et t’auras la synchro automatique avec Microsoft Exchange.
    – Eh regarde Sébastien il a mit des chaussettes vertes avec son costume bleu, dire que la nouvelle stagiaire m’a vu avec lui, j’espère qu’elle va pas me prendre pour le pote d’un beauf !
    – Non ça va, t’as un IPhone.
    – Ah oui, ouf.

    C’est un dialogue imaginaire, pourtant ça ressemble à du vécu. Je vois tellement de soi-disant « socialistes » préoccupés par « la misère dans le monde » se moquer d’autrui de manière hautaine pour des choses qui sont au sommet de la futilité, tel que des détails vestimentaires au sujet desquels les magazines ont décrété que ça ne se faisait plus. D’ailleurs, ils sont tellement « humanistes » qu’ils passeront leurs vacances à Rio ou à Maurice, après avoir brûlé 200 000 litres de kérosène dans l’atmosphère pour y aller et s’est réservé une chambre dans un hôtel de luxe qui a détruit 1 hectare de corail pour être construit au bord de l’eau.

    Bref, projet Apache ou pas, tout n’est pas parfait à Paris. Et puisqu’il existe des problèmes, ça serait bien de faire quelque chose quand même.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s