Journée ordinaire à la Sorbonne…

La rue est encombrée: les camionnettes des forces de l’ordre sont stationnées, professeurs et étudiants sont bloqués à l’entrée, les tracts passent de main en main. Mais à y regarder de plus près, certains tracts, eux, ne sont pas ordinaires. Aujourd’hui, celui qui attire l’attention est d’un genre particulier: signé UMP CAMPUS, il invite les étudiants à «penser par [eux]-mêmes».

A la Sorbonne, les enseignants et les personnels BIATOSS sont en grève. Pour certains depuis le 2 février. Ils protestent contre la loi LRU, proposée par Valérie Pécresse, qui contient notamment l’autonomie des universités et la mastérisation, soit la formation des professeurs en cinq ans. Depuis début février, les assemblées générales (AG) votent chaque semaine la reconduction de la grève. Les étudiants
votent le plus souvent le blocage. Les personnels, eux, sont à la quasi-unanimité contre. Mais aujourd’hui, personne ne rentre dans les locaux de la Sorbonne.

Le rectorat, «responsable de la sécurité des locaux classés monuments historiques», comme l’université de la Sorbonne, a recours au filtrage des entrées, via des équipes de vigiles issues d’entreprises privées. Depuis le début de la mobilisation, en plus des policiers et des gendarmes, de nouveaux agents de sécurité ont été recrutés. «Les vigiles reçoivent les ordres du rectorat heure par heure pour adapter la surveillance. Et ils ne manquent pas d’imagination, les règles changent d’une minute à l’autre, avec un seul objectif: en cinq minutes, toute la Sorbonne peut être évacuée», assure Julien Auvert, président de l’AGEPS, syndicat majoritaire à Paris IV. Ce n’est pas la présidence qui les a appelés, expliquent à l’nisson étudiants et personnels. Seul le rectorat, donc l’Etat, est en mesure de gérer les questions de sécurité. Et les grands amphithéâtres, où tous voudraient faire leurs AG pour contenir plusieurs centaines de participants, restent fermés. «L’Etat les loue pour des défilés de mode mais ne veut pas les prêter pour l’exercice démocratique de nos réunions», assure Renaud Malavialle, maître de conférence à Paris IV. Et quand ils ont essayé, le mois dernier, les CRS sont déjà entrés pour les en déloger. Et procéder à des contrôles massifs d’identité.

«Dès que dix personnes occupent l’université, on nous bloque l’entrée», assurent ces professeurs qui attendent devant l’entrée. Tous brandissent leurs cartes d’enseignant à la Sorbonne mais la petite porte laissée ouverte est imprenable, bloquée par les vigiles de «Centaure Sécurité». Ils redoutent l’arrivée de casseurs. Et là-dessus, les avis sont partagés. A l’UNEF, on pointe du doigt les «anarchistes», des groupes «libertaires», « l’extrême-gauche» en général. Mais selon un professeur, ceux qui cassent sont«en général entrés sans carte». Pour ce dernier, cela ne fait pas de doute: «ce sont sûrement des agents des renseignements généraux (RG) ou des policiers en civil». Philippine Brygo, responsable de l’UNEF, minoritaire à Paris IV, est sceptique: «il y a des contrôles renforcés, même avec une carte d’étudiant on passe difficilement les trois barrières, j’ai du mal à imaginer que quelqu’un sans carte passe», lâche-t-elle.

Rue de la Sorbonne, quatre camionnettes blanches quadrillent l’espace. Vingt mètres plus loin, les quatre autres camionnettes sont bleues. Cet agent de police nous explique: «les camionnettes blanches sont celles des CRS; les Bleus, ce sont des gendarmes qui assurent la relève». Si cette différence est taille pour les forces de l’ordre, les étudiants, eux, ne semblent pas la voir. En permanence, une «force» est sur place. Une force, c’est une centaine d’agents de maintien de l’ordre.  Julien Auvert assure que trois compagnies ­- soit plus de 350 agents – se relaient. Au cas où les quatre-vingts étudiants encore dans les locaux de la Sorbonne fassent des leurs. «Les étudiants sont blacklistés. La police ne veut pas le reconnaître, mais tout le monde a déjà vécu ça», affirme Julien Auvert.

Ce jeudi, nous le retrouvons à la manifestation, en tête du cortège de Paris IV. Au milieu des professeurs, des personnels de l’administration et des étudiants, difficile de distinguer les agents en civil. L’un d’entre eux a endossé sa tenue de camouflage: sac à dos, sweat à capuche, téléphone portable avec appareil photo et… discrète oreillette. Nous le retrouvons vers 19h15 devant l’entrée principale de la Sorbonne, alors qu’il coordonne le départ des vingt camionnettes de police et de gendarmerie, remplies d’agents suréquipés: masques à gaz, bombes lacrymogène, matraques rangées dans les «protections basses», sorte de protège-tibias. Lors de la dernière grande manifestation du 19 mars, la marche s’était soldée par 300 arrestations, 49 interpellations et plusieurs comparutions devraient suivre.

Le commissaire qui gère la relève de ses troupes refuse de répondre à nos questions. Contactée, la Préfecture de Police de Paris n’a pas non plus donné suite à nos requêtes. La police ne tient pas à faire connaître les moyens mobilisés. Sur place, certains agents acceptent de parler, comme ce gendarme, qui a lui-même usé ses fonds de culotte sur les bancs de la Sorbonne. «Nos moyens sont minimaux, au début de la mobilisation, nous étions beaucoup plus nombreux», assure-t-il, rappelant que les moyens déployés évoluent selon l’ampleur de la mobilisation. Florence Cipriole, ingénieur et personnel BIATOSS confirme: «nous avons eu jusqu’à trois cars de CRS stationnés en permanence autour des bâtiments de l’université, ça s’est calmé depuis». Selon le comptage des étudiants qui écrivent sur les blogs, il y aurait jusqu’à 17 camionnettes. Notre gendarme, lui, espère l’essoufflement du mouvement: « si j’ai un boulot aujourd’hui, c’est parce que moi, je n’ai pas bloqué ma fac, les étudiants feraient mieux de reprendre vite les cours». Mais la plupart des étudiants disent de rien vouloir lâcher.

Dialogue de sourds à la Sorbonne.

Une journée ordinaire, donc…

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